Un requiem allemand

Brahms

1833 – 1897

S’il plonge sa baguette magique dans le gouffre où les masses du chœur et de l’orchestre lui prêtent leur puissance, attendons-nous alors à des aperçus plus merveilleux encore des mystères du monde des esprits. – Robert Schumann (1853).

Ces paroles, Schumann les a écrites à la lumière de quelques œuvres pour piano d’un Brahms alors âgé de vingt ans. À cette époque, le jeune compositeur bénéficiait des conseils et des encouragements de Schumann et de sa femme Clara qui le traitaient comme leur propre fils. En 1856, la mort de Schumann devait durement l’affecter, faisant probablement germer l’idée du Requiem allemand. Mais ce vague projet ne reçut son impulsion décisive qu’en 1865, lorsque mourut sa mère. Élaborée en plusieurs étapes, la partition fut achevée en 1868. Après quelques exécutions partielles, la création intégrale eut lieu le 18 février 1869, à Leipzig.

Le titre complet de ce chef-d’œuvre est Ein deutsches Requiem, nach Worten der heiligen Schrift für Soli, Chor und Orchester (Orgel ad lib.), c’est-à-dire : « Un Requiem allemand, sur des textes de l’Écriture sainte, pour solistes, chœur et orchestre (avec orgue ad libitum) ». Ce n’est donc pas un requiem dans le sens traditionnel du terme.

Le texte du requiem traditionnel, tel qu’utilisé par Mozart, Berlioz, Verdi et tant d’autres, n’est autre que la Messe des défunts de la liturgie catholique telle qu’elle existe depuis le Moyen-Âge : une messe sans Gloria ni Credo, commençant par les paroles « Requiem æternam dona eis Domine » (Seigneur, donnez-leur le repos éternel) et incluant le terrifiant Dies irae (Jour de colère) qui évoque le Jugement Dernier.

Brahms a plutôt choisi de mettre en musique des extraits des Écritures traitant de la douleur des vivants devant la mort, de la consolation et de l’espérance de la rédemption. Le titre de « Ein deutsches Requiem » marque bien la distinction entre cette œuvre – en fait, une cantate funèbre de grandes dimensions – et le texte liturgique de la messe de requiem.

On pourrait longuement détailler les beautés de cette partition profondément humaine. Entre autres moments sublimes, notons simplement la couleur sombre de la première partie où se taisent les violons ; la curieuse marche funèbre à trois temps (seconde partie) ; le chant lumineux et consolateur du soprano dans la cinquième partie.

Mieux que tout autre commentaire, la lecture des textes choisis par Brahms éclairera le sens de cette œuvre qui réalise l’étonnante prophétie de Schumann.