Symphonie n° 3

Gustav MAHLER

1860-1911

Une symphonie plus grande que nature

Gustav Mahler occupe une place charnière dans l’histoire de la musique, située entre le romantisme tardif et le modernisme naissant. Ses dix œuvres symphoniques (si l’on inclut Le chant de la terre), ainsi que les esquisses d’une onzième, constituent un legs titanesque qui a fait trembler les piliers de la musique classique et ouvert la voie à des possibilités orchestrales insoupçonnées. Elles sont tout à la fois immenses et concises, car elles renferment des questionnements si profonds, des univers si complexes, que leur durée paraît, d’une certaine façon, contenue.

Une vraie terreur me saisit lorsque je vois où je suis entraîné et prends conscience du chemin qu’emprunte ma musique, lorsque je me vois moi-même choisi pour la tâche redoutable qui consiste à porter en moi une œuvre de cette dimension.

– Gustav Mahler

Lorsque, en juin 1895, Mahler ébauche les premières lignes de sa troisième symphonie, il ne mesure pas encore l’immensité du projet qui l’anime. Il profite de sa pause estivale comme chef de l’Opéra de Hambourg pour s’isoler et composer dans la petite commune autrichienne de Steinbach am Attersee, au milieu d’un paysage magnifiquement sauvage. De premières mélodies gracieuses lui viennent à l’esprit en contemplant le pré verdoyant et fleuri qui s’étale devant lui (elles formeront son deuxième mouvement). Peu à peu se dressent alors les contours d’une œuvre monumentale célébrant la nature avec ivresse et que Mahler entrevoit bientôt comme un « hymne gigantesque à la gloire de la création sous tous ses aspects ».

Si, dans ses deux premières symphonies, le monde était envisagé « du point de vue de l’homme souffrant et luttant », cette fois, le compositeur « se transporte jusqu’au cœur même de l’existence, là où l’on ressent tous les frissons du monde et ceux de Dieu ». En deux mois et demi seulement, comme en état de grâce, il écrit les mouvements deux à six et esquisse les thèmes du premier mouvement de sa Troisième Symphonie.

Le premier mouvement, immense portique d’un monde métaphysique

C’est alors que la vie, encore immobile et inanimée, prisonnière de la nature, gémit au loin en suppliant d’être enfin libérée. Dans le premier mouvement qui commence aussitôt, elle remportera sa victoire.

– Gustav Mahler

L’été suivant, Mahler s’affaire à compléter le mouvement initial de sa Symphonie. On comprend aisément la nécessité pour le compositeur d’écrire une première partie de cette ampleur : « J’avais besoin de cette base, de ce pilier colossal comme fondation pour la pyramide. Avec les autres mouvements, elle s’amincit de plus en plus et devient toujours plus transparente et plus délicate! »

La Troisième Symphonie de Mahler n’est pas une tour de Babel érigée avec la prétention de toucher les cieux. Elle est bâtie comme une pyramide, dont l’humble et imposant socle est la seule chose qui puisse soutenir le poids d’une ascension vers l’immatériel et l’élévation spirituelle.

Cette progression pensée par Mahler se précise à travers le programme panthéiste* qu’il conçoit originellement pour sa symphonie. Celui-ci n’apparaît pas lors de la création de 1902, mais on ne saurait en faire abstraction, puisqu’il jette un éclairage essentiel sur l’inspiration et le monde intérieur du compositeur.

1re partie :

Introduction : L’éveil de Pan

I. L’été fait son entrée (Cortège de Bacchus)

2e partie

II. Ce que me racontent les fleurs dans les prés

III. Ce que me racontent les animaux de la forêt

IV. Ce que me raconte l’être humain

V. Ce que me racontent les anges

VI. Ce que me raconte l’amour

Un septième mouvement intitulé « Ce que me raconte l’enfant » avait d’abord été ajouté, mais Mahler a choisi de le préserver pour la finale de sa Quatrième Symphonie.

Dans le quatrième mouvement, la soliste chante un texte de Nietzsche tiré d’Ainsi parlait Zarathoustra, alors que les paroles du cinquième proviennent du Knaben Wunderhorn*. À propos du sixième mouvement, Mahler dira : « Ce doit être le sommet […] d’où l’on jette un regard sur le monde. J’aurais aussi pu le nommer ‘‘Ce que me raconte Dieu”, dans la mesure où Dieu ne peut être envisagé que comme ‘‘l’Amour”. Ainsi, mon œuvre est-elle un immense poème musical qui comprend toutes les phases du développement et dépeint leur ascension progressive. Elle commence au cœur de la nature inanimée et s’élève peu à peu jusqu’à l’amour de Dieu! »

Quelle réception pour une œuvre aussi singulière?

Ma Symphonie sera quelque chose que le monde n’a pas encore entendu! Toute la nature y trouve une voix pour raconter quelque chose de profondément mystérieux, quelque chose que l’on ne devine peut-être qu’en rêve!

– Gustav Mahler

Le soir du 9 juin 1902, Mahler a de quoi avoir des papillons au ventre. Après six ans d’attente, il s’apprête à diriger la première exécution complète de sa Troisième Symphonie dans une salle pleine à craquer. Le public et les critiques comprendront-ils sa démarche? Sauront-ils rester en place tout au long des 100 minutes que dure cette œuvre gargantuesque? Et que penseront-ils d’un premier mouvement qui, à lui seul, fait la moitié de l’œuvre?

Plus tard, lorsque l’« Adagio » final expire ses toutes dernières notes, un silence hypnotique s’empare des lieux. Puis, c’est l’apothéose. Le public se lève d’un coup et applaudit à tout rompre, forçant Mahler à revenir saluer sur scène une douzaine de fois. Le triomphe est total et marquera un tournant dans la carrière du compositeur. Désormais, les villes allemandes se disputeront l’honneur de présenter sa Troisième Symphonie.

Il faut que chaque œuvre d’art contienne une parcelle d’infini […]. Ce qui compte le plus, c’est ce qu’elle renferme de mystérieux, d’incommensurable. S’il est possible de l’embrasser tout entière d’un seul regard, c’est qu’elle a perdu sa magie, son attirance, comme le plus beau des parcs qui paraît ennuyeux lorsqu’on en connaît tous les chemins!

– Gustav Mahler

Il faut imaginer, au-dehors, l’univers, qui, secoué par le pressentiment de quelque catastrophe, fait pression autour des remparts. Le répertoire chaotique du monde extérieur assiège la citadelle protégée. Il faut imaginer l’instant où quelqu’un ouvrit les portes. Et, aussitôt après, le spectacle d’une citadelle qui devient métropole, d’un ordre qui se défait en mille microsystèmes, d’un espace clos qui devient ouverture sans limites. Ce spectacle est l’essence même des symphonies de Mahler.

– Alessandro Baricco

© Gabriel Paquin-Buki