L’Île des morts

Sergueï RACHMANINOV

1873-1943

« Vous pourrez rêver votre propre passage dans un monde de sombres ténèbres. » C’est ce qu’écrit le peintre suisse Arnold Böcklin à sa commissionnaire après lui avoir remis la toile Die Toteninsel (L’île des morts), réalisée en 1880. Près de 30 ans plus tard, Sergueï Rachmaninov choisit de quitter la Russie pour fuir l’agitation politique qui ébranle l’empire tsariste de son pays. À Paris, il tombe nez à nez avec une reproduction de l’œuvre de Böcklin, dont il s’inspire pour son poème symphonique éponyme, qu’il achève en 1907.

Avec L’île des morts, Rachmaninov souhaite recréer musicalement l’ambiance inquiétante qui émane du tableau. L’inhabituelle métrique en 5/8 (cinq croches par mesure) du « Lento » initial illustre le mouvement asymétrique de la barque bercée par les flots. Un rameur y transporte une silhouette mystérieuse drapée de blanc et ce qui s’apparente à un cercueil, vers l’île sinistre qui occupe presque toute la toile. Certains y voient une allusion à la traversée du Styx, menant au royaume des morts. À l’image des eaux opaques qui entourent la berge, la musique de Rachmaninov est sombre et angoissante. Dans ce poème symphonique aux sonorités wagnériennes, le tableau de Böcklin prend vie et permet à l’auditeur d’imaginer soi-même ce qui attend les personnages une fois arrivés sur le rivage. La fin inexorable de l’œuvre laisse à penser que le rameur, délesté de son chargement, retourne sur le continent, permettant à l’île de retrouver sa froide immobilité.

© Gabriel Paquin-Buki