La Mer

Debussy

1862 – 1918

« La mer est comme un enfant, elle joue, elle ne sait pas exactement ce qu’elle fait […] et elle a une âme, elle va et vient, change sans arrêt. » – Claude Debussy

Suivant l’antique conception qui estimait que les arts devaient avant tout imiter la nature, les compositeurs se sont souvent attardés à représenter en musique tant les éléments et les bêtes que les activités humaines. Au XVIIIe siècle, nombre de concertos, symphonies et airs d’opéras évoquent la mer et ses tempêtes – images des tumultes du cœur – par des gammes rapides qui montent et descendent sur des basses grondantes, autant de clichés dont chaque compositeur jouera avec plus ou moins d’habileté. La musique à programme et le poème symphonique auront de beaux jours au siècle suivant, mais La Mer de Claude Debussy s’élève bien au-dessus de ce que son simple titre annonce.

Debussy en amorce la composition en 1903, lors d’un séjour en Bourgogne, et lui donne comme sous-titre Trois esquisses symphoniques. Il confie à André Messager : « L’océan ne baigne pas précisément les côteaux bourguignons, […] mais j’ai d’innombrables souvenirs. Cela vaut mieux à mon sens qu’une réalité dont le charme pèse généralement trop lourd sur votre pensée. » Mais c’est de Dieppe qu’il écrit à son éditeur Jacques Durand, qu’il fait attendre à cause d’une vilaine grippe : « Il me reste à en parfaire l’orchestre, qui est tumultueux et varié comme la… mer. »

La création de l’œuvre, en octobre 1905 au Concerts Lamoureux, est loin d’emporter l’adhésion. Non seulement elle fut mal dirigée, mais la critique l’éreinta. C’est l’incompréhension, et Pierre Lalo écrivit : « J’ai l’impression d’être, non point devant la nature, mais devant une reproduction de la nature. […] Je n’entends pas, je ne vois pas, je ne sens pas la mer. » L’accueil sera toutefois plus indulgent quand Debussy, pourtant piètre chef d’orchestre, la dirigera en janvier 1908 aux Concerts Colonne.

À quoi s’attendait Lalo ? À une évocation où il aurait reconnu quelques poncifs ? À une vision romantique des éléments déchaînés ? Comme le précise Vladimir Jankélévitch : « Ce n’est pas la fonction descriptive qui caractérise la musique de Debussy, c’est l’énergie suggestive, et cette puissance de suggestion atteint chez lui à une force magique irrésistible. […] Il y a chez lui une sensualité harmonique, et surtout une gourmandise de sonorités qui le met aux antipodes […] de toute subjectivité introvertie. » Avec des moyens encore inouïs, au-delà de l’imitation, Debussy cherche à susciter chez l’auditeur les mêmes mouvements internes, les mêmes affects, que le ferait la contemplation de la mer au cours d’une journée.

Dans un vocabulaire musical totalement original, l’œuvre se présente « sans redites ni véritable unité thématique […] mais selon un plan fermement tracé et équilibré », observe François-René Tranchefort. Loin des contraintes formelles, on y trouve des développements qui sont davantage des commentaires que des élaborations, des thèmes cycliques qui n’en sont pas vraiment, un sens harmonique et des enchaînements de tonalités qui brouillent les pistes, tandis que bois, cuivres (parfois avec sourdine), harpes, percussions variées et cordes apparaissent dans des combinaisons toujours renouvelées. Et Jean Barraqué de constater : « La musique y devient un monde mystérieux et secret qui s’invente en lui-même et se détruit à mesure [dans un] jaillissement ininterrompu qui permet à l’œuvre de se propulser en quelque sorte par elle-même, sans le secours d’un modèle préétabli. »

Le premier mouvement, De l’aube à midi sur la mer, débute par une introduction lente pleine de la sourde puissance de l’océan au repos. Puis les flots s’animent « dans un rythme très souple », avant de s’épanouir « un peu plus mouvementé[s] » jusqu’à l’éclat final du jour à son zénith. Dans le deuxième mouvement, Jeux de vagues, le temps s’arrête pour laisser place au miroitement causé par les rayons du soleil sur la surface liquide toujours frémissante. Dans le finale, Dialogue du vent et de la mer, le vent se lève, qui oppose ses fracas aux houles ininterrompues et tourmentées de l’océan, avec quelques accalmies, jusqu’à sa victoire définitive, pour conclure ce qui demeure « un pilier de tout le répertoire symphonique ».