Symphonie nᵒ 5

Piotr Ilitch TCHAÏKOVSKI

1840-1893

Il est mélancolique presque jusqu’à la folie. C’est une bonne et magnifique personne, mais il est malheureux. Je ne pensais pas ça de lui au moment où je l’ai rencontré, mais il en est ainsi : ou bien on a les autres à combattre, ou bien l’on se combat soi-même.  – Edvard Grieg, à propos de Tchaïkovski 

À la fin des années 1880, Piotr Ilitch Tchaïkovski connaît l’une des périodes les plus glorieuses de son existence. Partout en Russie, le public lui réserve un accueil triomphal, comme en témoigne ce concert qu’il dirige au Grand Théâtre de Moscou, lors duquel pleuvent les couronnes de laurier – une dizaine s’amoncellent à son cou et à ses pieds –, avant même qu’une seule note ne soit jouée. Galvanisé par ces succès, il entreprend au début de 1888 une tournée dans les plus grandes villes d’Europe pour diriger ses œuvres. «Le succès qui le grisait maintenant était plus complet, plus indiscutable, plus vif que tout ce qu’il avait connu jusqu’alors », précise l’auteure Nina Berberova. Toutefois, Tchaïkovski s’épuise rapidement des mondanités et de l’effervescence ininterrompue qu’impose la vie de tournée, et qui le privent de solitude pendant parfois plusieurs semaines. Il choisit donc de rentrer au bercailce qui lui permet notamment de se remettre à la composition, qu’il a délaissée dans les dernières années.  

À cette époque, Tchaïkovski n’a pas écrit de symphonie depuis onze ans. Sentant qu’il est temps de présenter une nouvelle œuvre orchestrale d’envergure, il se lance au mois de juin dans la composition de sa Cinquième Symphonie. 

Malgré l’inspiration qui tarde à se pointer le bout du nez, Tchaïkovski termine en un mois l’écriture du matériel mélodique et harmonique de sa nouvelle symphonie, et en complète l’orchestration à la fin août. L’œuvre est créée en novembre à Saint-Pétersbourg sous la baguette du compositeur et reçoit un bel accueil du publicsans toutefois convaincre la presseLorsqu’il dirigera de nouveau cette œuvre, Tchaïkovski se demandera souvent si les acclamations des spectateurs auront été provoquées par la symphonie elle-même ou par sa propre notoriété générale.  

Comme la Quatrième et la Sixième, lCinquième Symphonie s’inscrit dans une réflexion musicale autour du « fatum », représenté par un thème cyclique –« majestueux comme un grand fleuve », dira le musicologue Michel R. HofmannExposé par les clarinettes dans les premières mesurescelui-ci traverse les quatre mouvements de l’œuvre, se transformant sans cesse.

La Symphonie s’ouvre sur une introduction sombre, décrite par Tchaïkovski dans ses esquisses comme une « totale résignation devant le Destin, ou, ce qui revient au même, devant les dessins insondables de la Providence »Une marche en émerge, conduisant l’orchestre vers un « Allegro » entraînant et éclatant.  

Vient ensuite un « Andante » lyrique et majestueux, comme une sorte de consolation lumineuse, qui s’assombrit néanmoins au moment où retentit le thème du fatum. Ce mouvement contient l’une des plus célèbres mélodies de Tchaïkovski, alors que le cor développe l’air Nam zvezdi krotkié siali (Les douces étoiles brillent pour nous), composé deux ans plus tôt.  

Après la valse gracieuse et sereine du troisième mouvement, la Cinquième Symphonie se clôt par un finale surprenant de cavalcades. Le thème cyclique est de retour, mais ici en majeur, devenant un chant victorieux, intense et expressif. Une critique réalisée par le Boston Evening Transcript datant de 1890 donne un aperçu intéressant de ce mouvement ultime : « Le finale met en parallèle la violence indomptée des Cosaques, prête à toutes les barbaries et toutes les atrocités, et la stérilité des steppes russes. Cette furieuse péroraison fait autant de bruit qu’une horde de démons se débattant dans un torrent d’alcool, la musique sombrant graduellement dans l’ivresse. Véritable pandémonium, delirium tremens, délire, et par-dessus tout, tapage de tous les diables! » 

  

© Gabriel Paquin-Buki